En venant en Australie, je réalise un rêve que je caresse depuis des années. Je l'ai rêvé ce voyage, puis je l'ai planifié et organisé.  Je me suis fait des contacts, j'ai lu un tas de choses sur ce pays.  J'ai fini par en connaître plus que bien des gens qui  l'habitent depuis des années.

Curieusement, chaque fois que je mentionnais mon projet, les gens me répondaient souvent que c'était aussi leur rêve.  Sans doute ce que mon amie Louise appelle l'attirance pour le "mythe du bout du monde".  Vers ce pays où la flore et la faune sont totalement différentes de partout ailleurs.  Une île qui a l'étendue d'un continent, qui porte en son sein plusieurs climats différents.

L'Australie est un peu comme le Canada, immense avec de grandes régions inhabitées.  Mais notre pays en est un du nord, avec des immensités glacées.  Sur le continent austral, on retrouve ces mêmes immensités, cette même démesure mais la glace y est remplacée par le feu des déserts de sable brûlant et de rochers rouges.  Comme je préfère la chaleur au froid, ce pays de l'hémisphère sud est plus accueillant pour moi que notre pays "qui n'est pas un pays mais l'hiver!" (Selon les mots de la chanson de Gilles Vigneault).  Même si parfois la chaleur peut devenir suffocante et pénible.

Quand je parlais de mon voyage, on me suggérait souvent de lire le livre de Marlo Morgan, "Message des hommes vrais au monde mutant".  Au départ, je ne voulais pas le lire de peur de me laisser influencer par une expérience, somme toute, bien personnelle.  J'ai toutefois fini par me laisser convaincre et je l'ai littéralement "dévoré" en quelques jours!  J'y ai trouvé des réponses à mes questions "existentielles" mais surtout, je savais que j'allais visiter l'Australie avec d'autres yeux et un esprit davantage "ouvert". Je ne voulais pas, cependant, vivre l'expérience initiatique de Mme Morgan !

Les aborigènes d'Australie, tout comme nos amérindiens, sont un peuple que les "blancs" ont totalement "déculturé". Je m'explique un peu ici.  Les aborigènes vivaient autrefois, avant la colonisation, en contact direct avec la nature selon des principes inscrits dans leurs gènes depuis la nuit des temps.  Comme tous les peuples anciens, avant que les religions "organisées" ne s'imposent partout, leurs rites consistaient surtout à honorer la mère nourricière (la terre) et leurs ancêtres, à vivre une relation harmonieuse avec la nature et ce qui la compose: la flore, la faune et les éléments.

Dans leur "cosmologie", Dieu n'est pas une entité séparée mais il est UN et unique, il est l'unificateur du grand TOUT dont nous faisons tous partie. Ils l'honoraient en respectant la nature et en vivant selon ses rythmes.  Ils n'essayaient pas de la "contrôler" ou de la soumettre à leurs besoins ou à leurs désirs. Ils faisaient plutôt confiance à la vie qui dans sa générosité pouvait les pourvoir de tout ce dont ils avaient besoin.  Ils vivaient une vie simple faite de rires, de tâches pour la subsistance et chacun développait un talent qui lui était propre. C'était, et c'est toujours je crois pour la plupart, un peuple non-compétitif et non-violent qui a préféré "disparaître" et se laisser annihiler plutôt que de lutter contre l'envahisseur, contrairement aux autochtones de l'Amérique du nord.

Aujourd'hui, il reste très peu d'aborigènes et on les retrouve concentrés dans certaines régions.  Ils vivent en marge de la société et ils ont développé au fil du temps, comme les amérindiens, des problèmes sociaux tel que l'alcoolisme.  Les "colons" ont souvent renoncé à les intégrer en les qualifiant d'êtres peu intelligents, plus près des animaux que de l'Homo Civilisus !  C'est la problématique de bien des groupes culturels, comme les amérindiens et les Sourds.  La majorité essaie de leur imposer une culture, des valeurs, une façon de voir le monde qui ne sont pas les leurs et dans lesquelles ils ne peuvent fonctionner, à quelques exceptions près.Ce qui me mène à ce récit qui est en partie fictif....

J'avais retenu de ma lecture du livre de Marlo Morgan que les aborigènes communiquaient par télépathie. Cela ne m'est pas difficile à admettre. Je suis sourde depuis l'âge de 13 ans et j'ai l'impression d'avoir développé une sorte de "6ème sens" qui me permet de capter certaines choses, davantage les "atmosphères", les émotions non-exprimées que les pensées comme telles.

Je fais beaucoup de télépathie avec les gens qui me sont très proches, sans doute parce que ce sont ceux avec lesquels je peux "m'ouvrir" davantage. Je sais aussi, habituellement, quand une personne n'est pas sincère avec moi.  Malheureusement, je n'écoute pas assez souvent cette "petite voix" intérieure qui essaie de m'avertir de certaines choses puisque je suis le "produit" de la culture occidentale américaine, comme tant d'autres personnes.

Dès mon arrivée en Australie, j'ai essayé de me défaire de ma "programmation erronée" qui est le lot de plusieurs dans nos sociétés structurées et logiques.  Je voulais "ouvrir" mon esprit à toutes les nouvelles expériences et surtout me mettre au diapason de cette terre parfois aride qui semble hostile mais qui a tant à offrir à une âme assoiffée de beauté et d'authenticité.

Avec mon groupe, nous devions passer quelques jours à explorer le parc national de Kakadu. Ce territoire immense est un vrai paradis pour une photographe comme moi. Mais surtout, c'est dans cette région que l'on retrouve de nombreuses cavernes couvertes de l'art rupestre aborigène.  Certaines de ces "murales" datent de plus de 20,000 ans.  Les aborigènes y ont laissé des traces imposantes de  leur histoire et de leur vision du monde et leur signature de leur "main" sur fond de peinture blanche.

Nous venions de sortir d'une de ces cavernes lorsque mon regard a été attiré par un objet brillant par terre.  La terre australe est riche de minerai plus ou moins précieux dont l'or et les opales.  J'ai donc pensé en moi-même: "j'ai peut-être découvert un trésor". Je me suis penchée pour le ramasser et en me relevant, j'ai entendu comme une voix dans ma tête qui disait: "c'est à moi!"

Comme je suis sourde, je savais très bien que je ne pouvais "entendre" réellement cette voix. Mais par réflexe, j'imagine, je me suis mise à regarder autour de moi pour déterminer d'où provenait cette "voix".  Mes yeux faisaient le tour des rochers qui nous entouraient en s'attardant sur toute anfractuosité pouvant servir de cachette. Et c'est là que j'ai vu, caché entre deux grosses pierres rougeâtres, un enfant aborigène qui me fixait avec des yeux d'un noir intense.

Instinctivement, j'ai appelé mes compagnons de voyage en leur disant qu'il y avait un enfant et en montrant la direction où je l'avais aperçu.  Je n'avais détourné les yeux que quelques secondes à peine, mais quand j'ai regardé avec les autres dans la direction que je pointais, l'enfant avait disparu comme par magie! Mes compagnons se sont alors un peu moqués de moi en me disant que j'avais dû confondre un animal quelconque ou un jeu d'ombre pour la silhouette d'un enfant. J'ai alors repensé à ce que Mme Morgan avait dit dans son livre sur les aborigènes, qu'ils sont les "maîtres de l'illusion" et que selon les légendes, ils auraient la capacité de se rendre "invisibles" à volonté. J'ai gardé pour moi cette réflexion pour ne pas être la cible de nouvelles moqueries. J'ai regardé plus attentivement la pierre que j'avais toujours dans la main.  Ce n'était qu'un caillou assez banal strié de sédiments qui reflétaient la lumière du soleil.  Je l'ai mis dans ma poche sans plus y penser et j'ai continué à faire des photographies du paysage irréel qui m'entourait.

Notre groupe s'est déplacé pour se diriger vers une autre caverne.  Juste avant de franchir le seuil, de nouveau cette "pensée": "c'est à moi!" Cette fois, j'avais la nette impression d'entendre une voix enfantine. Et j'ai pensé à un enfant à qui on vient d'enlever son "jouet" préféré. Je me suis retournée pour trouver la source de cette demande insistante et j'ai de nouveau aperçu l'enfant aborigène qui me regardait à quelques mètres. Je me suis mise à le fixer et tout en prenant la pierre dans ma main sans le quitter des yeux, je l'ai tendue vers lui comme on le ferait d'un morceau de nourriture pour attirer un animal effarouché.  Tout en faisant ce geste, je formais dans ma tête la pensée suivante: "Si c'est à toi, viens le chercher!"  Et je m'approchais de lui tout doucement sans le quitter des yeux comme si je cherchais à l'apprivoiser. L'enfant ne bougeait pas et il continuait à me regarder tandis que la distance qui nous séparait diminuait. J'ai fini par le rejoindre et heureusement, il n'avait toujours pas bougé.  Je lui ai tendu la pierre en formulant cette pensée: " je ne te veux aucun mal, si c'est à toi, tu peux la reprendre." Il l'a alors prise dans sa main et au lieu de disparaître rapidement avec son butin, comme je l'aurais cru, il m'a tendu son autre main dans un geste qui semblait me dire de le suivre. J'ai alors pris cette main d'enfant dans la mienne et je l'ai laissé me guider un peu plus loin.  Nous nous sommes arrêtés au milieu de ce qui semblait être une petite couronne de rochers rougeâtres. Il m'a alors dit quelque chose que je n'ai pas compris à cause de ma surdité et de sa langue étrange que je ne pouvais comprendre. Dans un geste, je lui ai fait part de mon incompréhension.  Il m'a alors fait signe de m’asseoir par terre devant lui.

Nous étions assis face à face et il me souriait. Il dessina sur la terre sablonneuse un cercle dans l'espace qui nous séparait.  Il prit "sa" pierre et la déposa au centre du cercle. Tout en faisant ce geste, il mit sa main sur sa poitrine dans un mouvement qui semblait signifier: c'est moi.  Une autre pierre apparut dans sa main et je ne l'avais pas vu la prendre ni par terre ni dans sa poche. Il mit ce caillou près de l'autre en me montrant de son index. Cela semblait dire que cette nouvelle pierre, c'était moi.  Il détacha alors un petit sac de sa ceinture dans lequel je pus voir différents objets: plumes, os de petites animaux, cailloux de différentes couleurs, etc. Il prit ces objets dans ses mains fermées et les agita comme on le ferait de dés avant de les lancer dans le cercle. Il marqua d'une croix les endroits où les objets avait atterri. Il me les tendit en me faisant signe de les lancer à mon tour, ce que je fis spontanément toute prise par cette activité qui me semblait être un jeu.

Quand certains objets tombaient sur les croix qu'il avait fait sur le sol, il se mettait à rire de toutes ses dents.  Je ne comprenais pas très bien le but du jeu mais j'aimais bien voir que ça le rendait heureux. Le temps s'était comme arrêté, et je ne pourrais dire combien de temps s'était écoulé depuis que j'avais quitté le groupe à l'entrée de la caverne. Je réalisais, cependant, que mes compagnons allaient sans doute s'inquiéter et se mettre à ma recherche. Je fis donc comprendre à mon nouvel ami que je devais partir pour rejoindre mon groupe. Cela sembla l'attrister mais pas très longtemps.  Il me sourit, reprit sa pierre et me tendit l'autre en me faisant signe de la garder. Je crois qu'il me dit son nom dans sa langue que je ne comprenais pas et je lui répondis que moi, je m'appelais Mireille.

Je mis la pierre dans ma poche et me levais pour prendre la direction d'où nous étions venus. Il me fit un grand sourire en me faisant un signe d'adieu de la main et je l'imitais.  Après quelques pas, je me suis retournée et l'enfant avait déjà disparu. Je l'ai cherché des yeux quelques secondes mais je ne le trouvais plus. Dans ma tête, j'ai formulé cette pensée: " merci de ton cadeau et de ta confiance, j'ai passé un très bon moment avec toi." Tout en ignorant s'il pourrait capter cette pensée.

J'ai alors retrouvé le groupe au seuil de la caverne où je l'avais laissés. Mes compagnons me demandèrent où j'étais allée et me racontèrent toutes les merveilles qu'ils avaient vues et que j'avais manquées.  Ne voulant pas raconter mon aventure, j'ai préféré leur dire que je m'étais égarée en allant prendre des photos un peu plus loin et que je venais à peine de retrouver l'endroit où je les avais laissés.

Je suivis alors le groupe qui se dirigeait vers notre campement tout en pensant que je n'avais rien manqué du tout puisque j'avais passé un moment à jouer pour mon plus grand plaisir. Et tout en ayant cette pensée, je vis de nouveau mon gamin caché derrière un rocher qui longeait le chemin que nous venions de prendre. Il me fit un geste amical de la main et comme je ne voulais pas que les autres se rendent compte de sa présence, je lui ai répondu par un sourire et un clin d'oeil. Je garde en moi ce souvenir très émouvant de l'enfant aborigène que j'ai "apprivoisé",  par delà les barrières de langage, dans le parc de Kakadu et qui m'a donné un si beau cadeau en retour: sa confiance!



 
 

N.B. Le texte que vous venez de lire est ENTIÈREMENT FICTIF, je n'ai gardé que les noms! ;)
Je l'ai écrit quelques mois avant d'aller en Australie...et lorsque j'y étais, je pensais à cet enfant aborigène fictif lorsque j'ai visité le parc Kakadu, cependant cette merveilleuse aventure ne m'est pas réellement arrivée. Je n'ai pas voulu changer certains détails qui ne cadrent plus, je voulais garder la fraicheur de ce premier "jet"...


Note: La photo de l'enfant est tirée d'une carte postale.
 
 

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